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À qui la faute ?

   Les professeurs crient et c’est tout le système qui tremble. Comment peut-on faire demeurer une maison de pierre debout sur de la terre glaise ? La suppression de près de onze mille postes d’enseignants, cette rentrée, n’est pas la fin du problème ; mais c’est par elle que la fin s’avance. Les éternels hussards brossent un tableau peu rassurant : les suppressions de postes sont, selon le ministre, compensées par des heures supplémentaires, mal payées, dont les professeurs ne veulent pas ; ensuite, vont se multiplier les remplacements effectués par des vacataires, des contractuels ou des assistants d’éducation ; le recrutement de gré à gré va se normaliser, créant des contrats à durée déterminée, pour des personnes n’ayant pas, ainsi, le statut de fonctionnaire et n’étant pas enseignant ; enfin, d’ici quatre ans, ce seront quatre-vingt mille postes qui auront été supprimés.

   Cet état ne fait qu’amputer un système déjà ankylosé. Est-ce vraiment la meilleure façon de marcher ?

   Il y a dans cette « réforme du lycée » de la nonchalance qui tourne à la provocation. Par où commencer l’analyse de l’étendue des conséquences premières ?

   L’enseignement repose sur deux piliers : le savoir et la pédagogie.

   Le premier est mis à mal par un fait : les places pour décrocher le concours d’enseignant, le CAPES, diminuent d’année en année, pour certaines matières, dont la philosophie est un exemple. De trois-cent en 1994, il n’y en avait plus que soixante en 1999 et que trente aujourd’hui. Cette pente dangereuse fit dire à certains professeurs de philosophie à des étudiants en licence que le diplôme n’existerait peut-être plus lorsqu’ils parviendraient au niveau pour le tenter, et les exhortèrent à se dépêcher. L’humour, en cette situation, ne peut être que noir ou jaune. Le retour aux fondamentaux instauré à l’école élémentaire innerverait-il jusqu’au lycée ? A quoi sert de lire, à quoi sert de parler, si ce n’est pour penser ? L’école veut-elle former des récitants ou des critiques ?, des livres inertes ou des esprits qui marchent ? Ici comme ailleurs, les professeurs seront remplacés par des contractuels non diplômés et qui ne sont soumis à aucune formation, ni à aucune inspection. Or, le métier d’enseignant n’est pas un jeu dramatique : il ne s’improvise pas.

   La pédagogie, ce second pilier, est la transmission des savoirs et l’autorité du professeur. Or, cette autorité est conférée à la fois par les élèves et par la société. Les nouveaux diplômés du CAPES deviennent, sans expérience, des remplaçants. L’année de stage auprès d’un enseignant dans une école est supprimée par souci d’économie et de flexibilité, accroissant l’inexpérience en début de carrière. De l’autre côté, les effectifs dans les classes augmentent. Or, comment prétendre à la discipline dans une classe de plus de trente élèves – comme c’est le cas au lycée Albert Camus de Bois-Colombes, où la moyenne en seconde est de trente-deux à trente-cinq élèves par classe – où il devient même impossible de séparer deux enfants bavards ? La société, enfin, fonde l’autorité des professeurs. Or, en instaurant un système libéral, en précarisant et en dévoyant le statut de fonctionnaire et de professeur, en remplaçant les enseignants par des personnes non diplômées, en dévaluant la valeur du savoir en particulier et les valeurs de la société en général, on méprise le métier même de professeur, et alors on méprise l’école, et alors on méprise les élèves, et alors on méprise l’avenir.

   Ces vacataires, remplaçants temporaires – deux cents heures sans être formé pédagogiquement, ni suivi  – peuvent effectuer des heures de cours dans près de trois établissements scolaires différents. Dans un collège, avec les heures supplémentaires, une classe de quatrième a, sur quatre heures hebdomadaires, deux professeurs de mathématiques. Dans ces situations, comment assurer un suivi convenable des élèves – préoccupation conjointe des parents, des enseignants et des élèves eux-mêmes ? Cette solidarité et cette concertation de l’équipe pédagogique, déjà jugées inefficaces, deviendront impossibles. L’école perd le lien social qu’elle doit tisser entre les professeurs et les élèves. Les professeurs deviennent des outils mécaniques. L’enseignement devient sec, homogène, impersonnel et anonyme. L’école devient une garderie. Est-ce la voie à suivre pour endiguer la perte de motivation des élèves et leur défiance envers l’éducation scolaire ?

   L’école publique est sacrée. Cela ne signifie pas qu’elle doit demeurer figée. Non, elle doit s’adapter à son temps. L’Education Nationale est aujourd’hui un système qui boîte. Certes. Cette réforme est à mettre à l’actif de la volonté de changement du gouvernement. Mais le changement n’est pas toujours le progrès. En voilà ici un bien triste exemple. La voie suivie est dangereuse et régressive. Victor Hugo, dans un vibrant poème, accusait un jeune homme qui avait brûlé les livres d’une bibliothèque, « crime inouï, crime commis par toi contre toi-même ». « Le savoir, le droit, la vérité, la vertu, le devoir, le progrès, la raison » élèvent l’humanité. L’école républicaine, publique et laïque a un rôle fondamental dans l’apprentissage de ces valeurs, pour que chaque élève apprenne et qu’aucun ne puisse répondre ainsi que le jeune homme du poème à son accusateur : « Je ne sais pas lire ». Et après lire, penser, toujours penser. 

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