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Les événements réinventés ?

Ils sont, depuis quelques semaines, plusieurs dizai-nes de milliers à avoir défilé et à défiler encore dans les rues de Paris et en province contre la diminution des moyens et la suppression des postes d’enseignants engagée par le ministre de l’Éducation Nationale Xavier Darcos. La majorité des manifestants n’a pas encore sa carte d’électeur mais certains sont déjà très mobilisés. Quand revient le printemps refleurissent les manifestations. Et ils en sont les acteurs.

Les Camusards et Camusardes – noms que se donnent les manifestants du lycée Albert Camus de Bois-Co-lombes – sont-ils aussi révoltés que le fut l’auteur qui donna son nom à leur établissement ? Les tracts qui y circulent ont tous les accents de la lutte : « Mais ceci n’est qu’un début ! Continuons le combat ! » ; le jeu de la communication et des médias est déjà intégré : « Camus s’est déjà bien fait entendre. La preuve,le cortège Camus a fait la une de L’Humanité et est apparu dans Libération ». Mais derrière ce qui ne demeure que des mots et des images, que devrait-il se passer au lycée Camus ? Il n’est, en effet, dans ce tract, fait mention d’aucune revendication propre à l’établissement. Pourtant, les lycéens organisèrent des assemblées générales, bloquèrent l’entrée des élèves quelques heures pendant quelques jours, bien souvent le matin,avant d’aller manifester dans la capitale l’après-midi. En réalité, le vrai blocage – avec cadenas et piquet – dura deux jours, avant, suite à un accord avec l’administration, d’organiser un blocage symbolique qui laissait les élèves libres d’aller en cours.

Les professeurs accompagnent leurs élèves dans les manifestations. Mais il n’y aura pas de suppression de postes au lycée puisque les effectifs de l’an prochain augmenteront, alors qu’il devrait y avoir quelques quatorze classes de seconde – soit une de plus que cette année – et treize de première – trois de plus qu’actuellement. « Les effectifs vont augmenter et le nombre de professeurs, lui, n’augmente pas. Finalement, cela revient à supprimer des postes ! », conclue, avec raison, un professeur qui parle d’« explosion » et de « classes surchargées » dans des locaux anciens peu adaptés à cette nouvelle donne. Sans compter que le départ, à la fin de l’année, du Proviseur et du Principal-adjoint du lycée laisse un avenir trop imprévisible pour être rassurant.

« Nous refusons la surcharge des effectifs », peut-on lire sur le tract. Derrière les mots, il y a des chiffres : selon des calculs faits en divisant le nombre total d’élèves de chaque niveau d’étude par le nombre de classes, la moyenne des effectifs au lycée Camus serait, pour l’année en cours, déjà de trente-quatre élèves par classe en seconde et de trente en premières et terminales générales et c’est ce point particulier qui lie les lycéens et les professeurs lors des manifestations. L’enseignement des langues est lui aussi mis à mal et les professeurs concernés manifestent contre la baisse régulière depuis quelques années du taux horaire hebdomadaire alloué à leur matière. « En terminale S il y avait quatre heures de LV1 [Langue Vivante 1] par se-maine il y a de cela six ans seulement », lance un professeur. Il est aujourd’hui de deux heures.

Mais la critique majeure de la réforme reste la suppression annoncée de 11 200 postes dans l’Education Nationale à la rentrée prochaine,dont 8 830 dans l’enseignement secondaire public, décision sur laquelle le ministre a répété qu’il ne reviendrait pas. « Les performances du lycée français, qui coûte si cher, sont médiocres. [Il n’est] pas scandaleux que l’on puisse être 36 ou 37 par classe », déclarait-il en avril.

Puisqu’il ne reste à la jeunesse que l’avenir, n’est-elle jamais aussi belle que lorsqu’elle se bat pour le sien, que lorsqu’elle tord ainsi le cou à ceux qui disent qu’elle est inerte. Et quand cette force est rejointe par ses professeurs, qu’ainsi l’édifice entier de l’enseignement secondaire se fissure ; quand les syndicats d’enseignants se disent « extrêmement déçus » des propo-sitions du gouvernement face à leurs attentes… que faudrait-il faire ? Si gouverner n’est pas plaire, l’obstination du ministre à se détourner, face aux syndicats, du problème majeur de la suppression des postes, à ne donner des réponses, encore vagues, qu’à des ques-tions secondaires, ferait-elle montre d’un mépris ou d’une provocation ? Mais il y a pire, dans l’action politique,que l’opiniâtreté à suivre une voie pavée de colère et de crainte : il y a l’inaction, il y a l’indifférence. Car dans le même temps, Yves Révillon s’enferme dans le silence: aucune déclaration,aucune lettre adressée à l’Education Nationale. Qui ne dit mot consent, il se satisfait donc des mauvaises conditions d’enseignement offertes à la jeunesse bois-colombienne… En attendant, les lycéens manifestent encore, brandissant des pancartes « Rendez-nous nos profs ! », « Pas de lycées poubelles », « On préfère travailler tous que travailler plus »… Et au milieu de ces slogans… « Faut-il un nouveau mai-68 ? ». Tout le contraire d’un oubli. Tout l’opposé d’une liquidation.

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